Le week-end, un thème, un tableau
Fardoise nous dit :
En mémoire de Lady Marianne... Elle a fait de ce challenge ce qu'il est aujourd'hui et nous le poursuivrons sous l'intitulé :
"Le week-end, un thème, un tableau"
Chaque week-end nous publions un tableau sur un thème donné pour deux semaines, une manière ludique de découvrir la peinture, et de partager,
nous disons pourquoi il nous touche,
et quelques mots sur l'artiste.
Mon article de samedi dernier, j'étais aux Urgences!
Elle nous dit: Et si nous nous amusions à rechercher ces portraits ressemblants, et souvent peu flatteurs ?
J'ai choisi ce tableau de Grant Wood:
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American Gothic
American Gothic de Grant Wood (1930) est l’incarnation du stoïcisme du Midwest. Mettant en scène un fermier au visage sévère et sa fille, ce portrait a été le sujet de nombreuses parodies et adaptations.
Je l'avais brodé:
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Tout commence durant l’été 1930, lorsque Grant Wood se rend dans la petite ville d’Eldon, en plein cœur de l’Iowa. L’artiste a été sollicité par Edward Rowan, directeur de la Little Gallery de Cedar Rapids, pour organiser une exposition d’art dans cette bourgade du comté de Wapello. C’est là que Wood tombe sur la maison Dibble, une modeste construction en bois blanc qui attire immédiatement son attention. Ce qui le frappe, c’est cette fenêtre néo-gothique démesurée au premier étage, avec ses arcs en ogive caractéristiques du style gothique charpentier. Une architecture démodée pour l’époque, voire incongrue dans ce paysage rural américain.
Wood demande l’autorisation à la famille Jones, propriétaire des lieux, et réalise le lendemain une étude à l’huile sur carton depuis la cour. Sur son esquisse, l’artiste accentue la penteur du toit et allonge la fenêtre avec une ogive plus marquée que dans la réalité. Mais la maison seule ne suffit pas. De retour à Cedar Rapids, Wood imagine alors les occupants de cette demeure singulière. Il déclarera plus tard avoir voulu créer des personnages aux visages allongés pour correspondre à cette architecture gothique américaine, comme s’ils sortaient tout droit d’un vieil album de famille. La composition est née d’une intuition visuelle, presque d’une obsession pour cette façade blanche qui semble cacher quelque chose.
American Gothic est un tableau qui fonctionne par accumulation de symboles. Chaque élément visuel porte un sens, parfois multiple, souvent ambigu. Observons d’abord cette fenêtre néo-gothique qui domine la composition. C’est elle qui donne son titre au tableau, « American Gothic », en référence au style architectural gothique charpentier. Cette fenêtre aux arcs en ogive évoque irrésistiblement une église, un lieu de culte, renforçant l’impression de puritanisme rigide qui émane des personnages. Wood place délibérément cette fenêtre entre les deux visages, comme une présence spirituelle écrasante.
La fourche, tenue fermement par l’homme, constitue le troisième personnage de ce tableau. Symbole évident du travail agricole et de l’Amérique profonde, elle devient sous le pinceau de Wood un objet inquiétant. Les dents tournées vers le haut lui confèrent l’allure d’une arme de défense. Mieux encore, le motif de la fourche se retrouve reproduit sur la salopette de l’homme, sur les coutures de son bleu de travail, comme une estampille, une marque indélébile. Certains y voient même une symbolique plus trouble, associant la fourche à la sexualité perverse dans les sociétés fermées du Midwest, ou encore à l’emblème du diable. Les vêtements renforcent cette austérité : col rigide et veston noir pour l’homme, tenue modeste et tablier pour la femme. Les visages, enfin, restent le point le plus troublant. Ces traits étroits, ces bouches pincées, ces regards froids ou absents créent une distance infranchissable avec le spectateur.
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Grant Wood naît en 1891 à Anamosa, dans l’Iowa, et passe son enfance dans une ferme. Cette expérience rurale marquera profondément son œuvre future. Après une formation à Minneapolis, il traverse l’Atlantique en 1923 pour étudier à l’Académie Julian à Paris, temple de l’enseignement artistique académique. Mais contrairement à nombre d’artistes américains éblouis par la vie parisienne et le modernisme européen, Wood opère un retour radical vers ses racines. Il rejette l’art cosmopolite et abstrait qui domine alors la scène new-yorkaise.
Wood s’inscrit dans le mouvement régionaliste américain aux côtés de Thomas Hart Benton et John Steuart Curry. Ce courant artistique émerge comme une réaction frontale contre le modernisme européen et l’internationalisme des grandes métropoles. Le régionalisme valorise la vie rurale du Midwest, les travailleurs agricoles, les petites communautés oubliées par l’essor urbain. Pour Wood et ses compagnons, il s’agit de célébrer une identité américaine authentique, ancrée dans la terre et les traditions. Cette rupture assumée avec la bohème parisienne fait de lui un artiste engagé, presque militant, déterminé à montrer l’Amérique profonde dans toute sa complexité.
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